Il était une fois… l’odeur de la pluie
Il était une fois une odeur si universelle qu’elle reçut son propre nom : le petrichor.
Cette odeur si particulière qui s’élève du sol après une pluie d’été, lorsque les premières gouttes frappent une terre restée sèche pendant plusieurs jours. Une odeur rassurante, familière, presque universelle, qui évoque pour certains les promenades en forêt, pour d’autres les jardins après l’orage ou les souvenirs d’enfance.
Pendant longtemps, on pensa simplement qu’il s’agissait de l’odeur de la terre mouillée. Mais la réalité s’avéra bien plus surprenante.
Au milieu des années 1960, les chercheurs américains H. Gerber et Hubert Lechevalier s’intéressèrent aux composés responsables de cette senteur caractéristique. Leurs travaux les conduisirent à identifier une petite molécule organique produite par certaines bactéries du sol : la géosmine, dont le nom dérive du grec gê (terre) et osmê (odeur).
Cette molécule possède une propriété remarquable : l’être humain est capable de la détecter à des concentrations extrêmement faibles, de l’ordre de quelques parties par mille milliards. Autrement dit, notre nez est particulièrement sensible à ce signal chimique produit par des microorganismes invisibles.
Les principaux producteurs de géosmine appartiennent au genre Streptomyces, un groupe de bactéries filamenteuses abondamment présentes dans les sols du monde entier.
Pendant des décennies, la géosmine fut considérée comme un simple sous-produit du métabolisme de ces bactéries, une curiosité chimique parmi d’autres.
Puis, en 2020, une équipe dirigée par Roman Becher publia dans Nature Microbiology des travaux qui allaient changer cette vision. Les chercheurs démontrèrent que la géosmine joue en réalité un rôle écologique bien plus sophistiqué qu’on ne l’imaginait. En effet, lorsque les Streptomyces arrivent à maturité, ils produisent simultanément des spores destinées à assurer leur dissémination et de la géosmine qui diffuse dans l’environnement. Cette odeur attire alors de petits arthropodes du sol, notamment les collemboles, qui viennent au contact des colonies bactériennes et repartent couverts de spores.
Autrement dit, les bactéries utilisent leur parfum comme un véritable outil de dispersion. Bien avant que les plantes à fleurs n’inventent leurs fragrances pour attirer les pollinisateurs, des microorganismes du sol avaient déjà développé leurs propres stratégies chimiques pour voyager et coloniser de nouveaux territoires.
Ainsi, l’odeur que nous associons à la pluie est le message discret laissé par des bactéries du sol, un parfum qui cache des millions d’années d’évolution.
Cette découverte rappelle que les bactéries ne se contentent pas de survivre dans leur environnement. Elles communiquent, interagissent et manipulent parfois le comportement d’autres organismes grâce à une remarquable diversité de molécules.
À bientôt pour un prochain épisode de la Smaltis’toire !
Références scientifiques
• Gerber N.N., Lechevalier H.A. (1965). Geosmin, an earthly-smelling substance isolated from actinomycetes. Applied Microbiology, 13(6), 935–938.
• Becher P.G., Verschut V., Bibb M.J., Bush M.J., Molnár B.P., Barane E., Al-Bassam M.M., Chandra G., Song L., Challis G.L., Buttner M.J., Flärdh K. (2020). Developmentally regulated volatiles geosmin and 2-methylisoborneol attract a soil arthropod to Streptomyces bacteria promoting spore dispersal. Nature Microbiology, 5, 821–829.